En 1941, ma mère décida que le lycée ne convenait
pas à son fils puîné et m'envoya à Neauphle-le-Vieux
à 35 km de Paris, à l'Ecole du Gai Savoir. Monsieur et
Madame Bouts en étaient les directeurs. Dès les premiers
jours, je m'aperçus de la différence qui existait entre
cette école, qui laissait les enfants s'épanouir sans
contrainte, et le lycée. Nous étions une quinzaine d'élèves,
répartis entre six classes. Le français était la
passion de M. Bouts et les mathématiques de Madame Bouts. le
français, le théâtre, la musique, le chant, les
marionnettes... Nous faisions des maquettes de bateau, nous avions des
plans. Le matin nous travaillions des matières, dites sérieuses...
et l'après-midi, le reste. Le reste était l'essentiel
pour moi. Je me passionnais pour le théâtre. Molière,
Marivaux, Musset. Nous fabriquions des marionnettes à gaine et
derrière des paravents nous jouions "la jalousie du barbouille"
et quantités d'autres chef-d'oeuvres pendant que Michel Bouts
jouait du piano dont il était souvent le compositeur. Quelquefois
nous étions interrompus par des combats aériens au-dessus
de la maison et des coups de feu que tiraient les Allemands qui occupaient
le château qui se situait en face. Cela ne dérangeait en
rien nos spectacles.
J'ai honte à le dire mais l'époque de la guerre a été
pour moi la plus heureuse; la réalité des choses ne nous
apparaissait pas encore. Alors quand plus tard je me suis trouvé
à devoir choisir un métier, grâce à l'Ecole
du Gai Savoir, le choix me parut assez simple. L'imaginaire était
la matière, si j'ose dire, que je trouvais la plus passionnante
à approfondir.
Je dois à Monsieur et Madame Bouts d'avoir découvert
très jeune, un métier qui m'a rendu très heureux.